Une
enfance heureuse à la Cour de Bourgogne
Ce
matin du mois de février 1457, le palais des ducs de Bourgogne
est en effervescence ! Isabelle de Bourbon, la femme du duc héritier
Charles
le Téméraire, est en train d'accoucher. Cette naissance,
porteuse de tous les espoirs, est ardemment attendue par tous car il faut
à la Bourgogne un robuste héritier mâle capable de
tenir tête à la France voisine qui guette la moindre faiblesse
pour fondre sur le riche duché et se l'approprier.
Hélas! le robuste garçon tant espéré est une
fille!
Le Duc de Bourgogne Philippe le Bon est très déçu
de cette naissance d'autant quIsabelle de Bourbon est de santé
fragile : sera-t-elle capable de donner naissance à un deuxième
enfant ? Certes, la succession du duché de Bourgogne est assurée,
puisque lhéritage est transmissible par les femmes, mais
le grand duc trouve le bébé bien vulnérable, en un
temps où les terres doivent être défendues les armes
à la main, sous peine de tomber en quenouille
Cest au Dauphin de France, futur Louis XI, que Charles le
Téméraire demande dêtre le parrain de sa fille.
En effet, le Dauphin, brouillé à mort avec son père,
le Roi Charles VII (celui-là même qui a retrouvé
naguère son trône grâce àl'intervention de
Jeanne d'Arc),
sest "invité" à la Cour du duc de Bourgogne
quelques mois avant la naissance de Marie. Charles VII pense que
le duc de Bourgogne est bien imprudent d'inviter ainsi son fils:
- "Le duc de Bourgogne loge un renard qui lui mangera ses poulets "
et cest bien ce qui arriva plus tard, lorsque Louis XI,
ajoutera la Bourgogne à son royaume
En attendant, la petite Marie promet dêtre aussi jolie que
sa mère : svelte, gracieuse, un visage allongé, de
beaux yeux dont les sourcils bien dessinés soulignent léclat,
un nez fin légèrement retroussé, une jolie petite
bouche et un menton volontaire.
Marie a un peu plus de six ans lorsquelle
quitte ses parents car sa mère a une maladie contagieuse, pour
vivre au palais ducal de Gand, dans les Flandres. Le palais de Ten Walle
est une grande demeure aux murs puissants et crénelés, ancienne
forteresse restaurée par Philippe le Bon. Là, les
gouvernantes de Marie lui apprennent la " clergie ",
cest-à-dire la lecture, lécriture, la Bible
et un peu dhistoire religieuse. Les jeux ne manquent pas :
la toupie, la chasse aux papillons, les promenades en chariot
Le
palais comporte une " ménagerie " extraordinaire,
qui fait la joie de la petite duchesse: on y trouve des éléphants,
des chameaux, des ours, des lions, et même des léopards
Marie entretient sa petite ménagerie privée, composée
de singes et de perroquets que sa grand-mère Isabelle de Portugal
lui fait régulièrement envoyer des nouvelles colonies
portugaises dAfrique. Lamour de la petite princesse pour les
perroquets est connu de toutes les cours dEurope, et les ambassadeurs
lui en offrent fréquemment dans de belles cages dorées.
En 1465, Isabelle de Bourbon, de plus en plus minée par
la tuberculose, décide daller voir sa fille. Elle ne la
pas vue depuis deux ans ! Mais hélas, épuisée
par la fatigue des premiers jours du voyage, elle doit sarrêter
à Anvers. Elle est hospitalisée à labbaye Saint-Michel.
Prévenue de son état désespéré, sa
mère la vieille duchesse de Bourbon, accourt à son chevet
où la rejoint bientôt sa belle-mère Isabelle de
Portugal. Les deux duchesses ne peuvent quassister, impuissantes,
aux derniers instants dIsabelle
Elle na que trente ans
et laisse derrière elle sa fille unique adorée. Pauvre Marie !
On peut imaginer le chagrin dune petite fille de huit ans, qui attendait
avec impatience la venue de sa maman
Marie poursuit son éducation
au palais de Ten Walle, mais voyage de plus en plus souvent. Son père
lassocie déjà à sa vie publique. Non point
à ses batailles, mais aux cérémonies officielles
dont certaines présentent parfois autant de risques
Ainsi, deux après la mort de son père, Charles le Téméraire
se fait accompagner de sa fille lors de son inauguration comme comte de
Flandre. Mais le jour choisi correspond à la fête de la Saint-Liévin,
occasion de beuveries, de ripailles et de rixes. La procession dans la
ville de Gand dégénère en insurrection, une foule
de mécontents hurle ses revendications au duc de Bourgogne, qui
réussit à faire reconduire non sans peine la petite Marie
à Ten Walle et tente ensuite de calmer les émeutiers
La
petite duchesse séjourne aussi au château de Hesdin, où
son grand-père Philippe le Bon organisait autrefois des
fêtes plus éblouissantes les unes que les autres, dépensant
son argent sans compter. Son père débourse des sommes moins
fabuleuses mais il maintient en parfait état le parc immense et
les écuries où Marie, jeune amazone aguerrie choisit les
meilleurs coursiers pour suivre une chasse ou galoper dans le vent. Charles
a également laissé en place pour la plus grande joie de
sa petite fille, les automates et autres astuces et espiègleries
installées par Jean le Bon. On y trouve des livres de poésie
qui vous barbouillent de noir quand on veut les lire, des miroirs déformants,
des trappes qui vous font tomber heureusement dans un sac rempli de plumes,
un oiseau de proie posé sur une boîte qui répète
tout ce quon dit, un ermite en bois qui vous arrose, et dun
goût plus douteux-
" huit conduiz pour mouillier
les dames par dessoubz "
Marie a onze ans lorsque son père épouse en 3e noce (il
était déjà veuf de sa première femme Catherine
de France, à lâge de 13 ans! ) Marguerite dYork,
la jeune sur du roi dAngleterre, Édouard IV.
Cest avant tout un mariage politique car Charles souhaite renforcer
lalliance anglaise contre Louis XI et de plus, il espère
avoir un fils au plus tôt. Marie quant à elle, est ravie
de ce mariage; sa belle mère a 11 ans de plus qu'elle, presque
une grande soeur! elles s'entendent si bien qu'elles ne se quitteront
plus.
Pour Marie, le jour du mariage est un moment extraordinaire! installée
aux premières loges elle ne veut rien manquer des festivités!
Le mariage a lieu à Bruges, qui restera sa ville préférée.
Tout le Prinsenhof, vaste ensemble comprenant le palais, la chapelle surmontée
dun campanile, les jardins et les dépendances, a été
décoré pour loccasion. Il a été fait
appel à une centaine de peintres, de sculpteurs et d'artisans.
Le jour du mariage Charles le Téméraire franchit
le seuil du palais suivit de sa jeune femme Marguerite toute de blanc
vêtue, parée dune couronne nuptiale de roses. Puis
Marie voit défiler les fameux chevaliers de la Toison dOr :
lélite du duché de Bourgogne, les délégués
anglais, les dames de compagnie, les ambassadeurs. Les Vénitiens
en velours cramoisi montés sur de fougueux chevaux sont escortés
de cinquante valets entièrement habillés de drap vermeil
et portant chacun une torche. Ils sont eux même suivis de quatre
pages en pourpoint de drap dargent et manteline de velours rouge
montés sur des chevaux couverts de satin blanc bordés de
velours bleu. Les espagnols et les Nordiques sont habillés de manteaux
violets. Les Génois ont placé dans leur groupe une jeune
fille à cheval, suivie dun valeureux Saint Georges qui la
protège du dragon !. Quel magnifique cortège !
Que de magnificences déployées sous les yeux de la petite
Marie ! Elle ne perd pas une miette du spectacle ! !
Pour le banquet, une halle en bois a été édifiée
dans la cour dhonneur du palais. Elle est décorée
de tapisseries représentant lhistoire de Gédéon.
La table dhonneur occupe une estrade surmontée dun
dais de drap dor. Seules les dames y prennent place. Marie très
à lhonneur est assise à la gauche de la mariée.
Pour une petite fille de onze ans, quel spectacle ! La vaisselle
dor et dargent samoncelle sur un dressoir. Les trente
plats ont la forme de vaisseaux aux cordages dargent. Montés
sur des tables trente châteaux forts miniatures symbolisent les
plus florissantes cités soumises aux Bourguignons. Les candélabres
de la grandeur dun homme, et représentant un château
au sommet dune montagne éclairent lassemblée
de plusieurs centaines de convives. Les entremets provoquent tantôt
la joie tantôt leffroi de Marie, tel larrivée
de ce léopard vivant, symbole de lAngleterre, qui tient entre
ses pattes en lhonneur de la nouvelle duchesse de Bourgogne une
Marguerite, ou la présence de ce lion symbole de la Bourgogne,
sur le dos duquel Marie reconnaît sa petite naine chantant de galants
couplets pour les mariés ! Les réjouissances du mariage
durent neuf jours, durant lesquels joutes, banquets et danses se succèdent !
L'enfance de Marie se déroule ainsi dans la joie et l'insouciance,
mais aussi dans les peines qui lui déchirent le coeur. Elle n'est
pas non plus à l'abri des intrigues politiques qui se nouent et
se dénouent autour delle. Étant l'héritière
la plus convoitée d'Europe elle est bien souvent demandée
en mariage par des princes qui n'ont d'yeux que pour son duché
de Bourgogne! Elle na pas cinq ans lorsque le roi dAragon
demande sa main pour son fils. Lannée suivante, lempereur
Frédéric III dAutriche, fait part à Philippe
le Bon de son projet de mariage entre son fils Maximilien et Marie.
Pendant ce temps Charles le Téméraire promet la main
de sa fille à Charles de France, frère cadet de Louis
XI...
Les princes d'Europe sarrachent littéralement lhonneur
dépouser la douce et jolie Marie mais celle-ci avec
beaucoup de sagesse saura garder la tête froide même lorsque
le sort cruel s'acharnera à nouveau contre elle.